« Les enfants sont tous nés chercheurs »

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Chercheur de renommée internationale, le biologiste François Taddei, 49 ans, a fondé en 2005 le Centre de recherches interdisciplinaires (CRI). Chargé le 26 septembre dernier, par le ministère de l’Éducation nationale, de concevoir un « plan stratégique » pour la recherche et le développement pour l’éducation, il milite pour une École fondée sur la confiance.

Propos recueillis par Laurence Estival pour l’Enseignement catholique.

En créant le Centre de recherches interdisciplinaires (CRI) qui propose des cursus universitaires nouveaux, au croisement de disciplines, ou encore le programme Les Savanturiers1 pour les élèves, vous avez fait bouger les lignes. Autant de moyens de réenchanter l’École ?

François Taddei : Ces initiatives partent d’abord d’un constat que j’ai fait non pas en tant que chercheur mais en tant que père de famille : on ne peut pas éduquer nos enfants comme nous avons été nous-mêmes éduqués. Le monde évolue et l’École doit s’interroger sur ses pratiques. 90 % des jeunes veulent d’ailleurs la voir changer ! La robotisation, par exemple, modifie considérablement le monde du travail. Selon une étude de France Stratégie, 15 % des métiers vont disparaître et les autres vont tous devoir évoluer. Quand les machines pourront effectuer des tâches réalisées aujourd’hui par l’homme, quelle sera sa valeur ajoutée ? Est-elle dans l’apprentissage de solutions d’hier que l’on peut trouver aujourd’hui sur le Web ? Ne faut-il pas plutôt s’interroger sur ce que la machine ne sait pas faire ? On voit alors qu’une partie de la réponse repose sur la capacité des jeunes à se poser des questions. Il suffit d’avoir des enfants autour de soi pour observer qu’ils ont tous envie de comprendre et d’agir. Les enfants sont tous nés chercheurs ! Les encourager à faire preuve de curiosité, de créativité et à collaborer entre eux pour trouver des solutions nouvelles, car on est toujours plus fort à plusieurs que tout seul, met l’accent sur l’existence de plusieurs formes d’intelligence. C’est aussi un moyen pour l’École de prendre en compte la diversité des publics, chacun apportant son regard différent et se sentant ainsi valorisé. Le développement de ces pratiques induit cependant un changement de comportement de la part de l’École qui, aujourd’hui, ne sait pas répondre à cette hétérogénéité : comment intégrer les autistes ? Les enfants précoces ? Les réfugiés ?

Que proposez-vous ?

F. T. : L’École doit passer d’une logique de réussite individuelle à une logique de réussite collective et d’une logique basée sur le contrôle à une logique fondée sur la confiance. Cela suppose d’apporter des critiques constructives et de faire preuve de bienveillance. Les comparaisons internationales, comme les études Pisa, nous montrent d’ailleurs que les pays qui réussissent, et notamment les pays scandinaves, ont déjà opéré ce basculement.

Le résultat de ces enquêtes est toutefois contrasté, comme l’indique l’étude Pisa de 2012. Les pays scandinaves ont perdu du terrain. Des pays comme la Corée du Sud enregistrent en revanche des performances élevées en pratiquant le bachotage via le recours aux cours privés.

F. T. : Ces études montrent surtout qu’il n’y a pas qu’un seul moyen de réussir. Le problème du système français est qu’il ne parvient plus à répondre à tous les élèves. S’il reste un des plus performants pour les meilleurs, il est un de ceux qui reproduit le plus les inégalités sociales. Les performances des pays reposent aussi sur les modes d’évaluation retenus par l’OCDE. Cette organisation a d’ailleurs bien conscience de la nécessité de les faire évoluer pour mieux répondre aux enjeux de la robotisation ou du développement d’Internet. Dans les prochaines enquêtes, de nouveaux critères vont être introduits mesurant par exemple la créativité et l’esprit critique, deux compétences clés pour l’avenir.

Les savanturiersNe croyez-vous pas que la situation évolue ? Nombre d’établissements scolaires développent des projets éducatifs différents…

F. T. : Je suis d’accord mais que faire avec les élèves qui n’en bénéficient pas ? Et que se passe-t-il quand les enseignants qui les ont mis en place sont nommés dans un autre établissement ? Ou quand l’élève se retrouve dans un système plus classique en changeant de classe ? Globalement, je n’ai pas l’impression que les enfants voient un système différent de celui qu’ont connu leurs parents. Ces initiatives peinent à faire système.

On vient de vous confier une mission dédiée à l’innovation pédagogique qui pourrait préfigurer la mise en place d’un nouveau département recherche-développement au sein du ministère. Une première étape ?

F. T. : L’institution commence certes à bouger, en faisant une place de plus en plus importante à l’interdisciplinarité mais elle est confrontée à un certain nombre de pesanteurs. D’abord, l’École est encore un des derniers secteurs dans lequel on ne fait pas de recherche-développement… Or un système qui n’est pas en relation avec la recherche est vite obsolète. Bien sûr, il y a les enquêtes de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP). Mais elles en restent au niveau des constats : elles mesurent, par exemple, la valeur ajoutée d’un établissement dans la réussite d’un élève mais elles ne sont pas capables d’expliquer pourquoi et de pointer les bonnes pratiques. Autre écueil : les enseignants ne sont pas suffisamment préparés à l’accompagnement des élèves dans ces nouvelles démarches créatives et collaboratives. La formation délivrée dans les Espé (Écoles supérieures du professorat et de l’éducation) reste beaucoup trop centrée sur les disciplines. Au sommet de la hiérarchie, les agrégés, formés dans les grandes écoles et passés par les classes préparatoires, continuent à raisonner comme avant. Les programmes des classes préparatoires comme les concours d’entrée dans les grandes écoles n’évoluent qu’à la marge et ils sont eux aussi déconnectés du monde de la recherche. Du coup, les personnes qui devraient être les premières à vouloir changer le système continuent de l’entretenir. La formation continue est, quant à elle, quasiment inexistante. Dans tous les autres secteurs, elle est devenue une obligation pour l’employeur qui doit maintenir l’employabilité de ses salariés en mettant à jour ses connaissances ! Rien de tel dans l’Éducation nationale…

Si l’École est trop repliée sur elle-même, le changement viendra-t-il de l’extérieur ?

F. T. : L’institution doit, en effet, faire davantage preuve d’ouverture. Pourquoi, par exemple, ne pas demander à des chercheurs provenant de différentes disciplines de réfléchir sur ce que devraient être les missions de l’École par rapport aux enjeux qu’ils ont identifiés ? Les sciences de l’éducation ont bien entendu toute leur place. La sociologie, l’économie, le numérique…, en fait toutes les disciplines qui réfléchissent aux enjeux futurs, doivent davantage être associées aux réflexions sur le devenir de l’École. Les parents ont, eux aussi, leur mot à dire. L’intérêt que l’on observe pour les pédagogies type Freinet et Montessori, montre bien qu’il y a une attente sur des pratiques alternatives.

Des études internationales mettent aussi en avant le caractère conservateur de certains parents pour qui l’École aurait perdu son autorité, sa capacité à transmettre des savoirs…

F. T. : Pour les parents, c’est en effet sécurisant d’être face à un mode de fonctionnement de l’École qu’ils ont connu eux-mêmes. L’autorité, la rigueur, l’apprentissage de l’écriture, du calcul ou de la lecture ne vont pas disparaître ! Mais il n’y a pas qu’une manière d’atteindre ces objectifs. Le principe même, au-delà des outils, est de revenir aux fondamentaux, à la démarche socratique : je sais que je ne sais pas. Comment répondre alors aux questions qui se posent ? Comment aller au-delà des informations que l’on trouve sur Internet ? Comment cheminer ? Certes cette nouvelle démarche entraîne une perte de pouvoir de la part des enseignants. Mais ce que l’on perd est largement compensé par ce que l’on gagne. Éveiller et développer des talents ne demeure-t-il pas le plus beau métier du monde ?

1. Programme éducatif développé par le CRI qui propose à des enseignants de primaire, collège et lycée d’œuvrer à la mise en place de l’éducation par la recherche dans l’École. Les élèves conçoivent un projet, en définissent le cadre et les objectifs et adoptent une véritable méthodologie scientifique : problématique, hypothèses…

PICTOLIEN

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